Une Nuit à Alise (Nouvelle de Daniel Gibassier)

Alise dormait…Alise rêvait …

Sur le Mont-Auxois, minuit venait de sonner au clocher de St Léger. Vercingétorix sur son piédestal resplendissait sous la lune, quand apparurent soudain, comme sortis de nulle part, trois personnages aux allures pittoresques. Le premier, assez âgé, râblé et court sur pattes, portait un grand habit noir qui lui arrivait à mi- mollets. Des toupets rebelles de cheveux blancs jaillissaient d’un large béret aussi noir que son habit, qui, en l ‘observant mieux, faisait penser à une soutane d’ecclésiastique, mais un tantinet  plus courte que l’habit traditionnel.

Le deuxième, beaucoup plus jeune, un peu plus grand, aux grands cheveux roux, noués sur le dessus de la tête en un large chignon, et torse nu, portait des braies retenues à la taille et aux chevilles. Une large saie rouge recouvrait ses épaules. A ses pieds il avait des sortes de sandales. L’homme avait la démarche fière et altruiste des grands.

Le troisième qui paraissait tout aussi âgé que le premier, mais plus grand, et large d’épaules, arborait une grande paire de moustaches blanches du plus bel effet, et se tenait droit, la  démarche légère et conquérante. Vêtu d’une veste courte en tissu épais, sur une chemise à petits carreaux, et d’un pantalon bleu, soutenu par de solides bretelles grises, il avait des sortes de galoches à ses pieds.

Félix, l’homme en soutane s’exprima d’une voix rocailleuse. -Bon, toi Torix, et toi Laurent, comme vous l’avez su, j’ai pu obtenir une permission exceptionnelle pour redescendre ici quelques heures, mais à deux heures pétantes, il faudra se retrouver devant St Léger, pour être propulsé là-haut, sinon c’est l’enfer assuré.

-Vous savez qui je suis, inutile de me présenter, mais pour toi Torix, le gaillard à moustaches qui est là t’est inconnu, et je vais te dire pourquoi j’ai plaidé pour qu’il nous accompagne…

-Je te présente Laurent Lemoine  un pur Alisien né en 1844, et qui est remonté en 1924 là-haut. Il a toujours magnifié ton action et c’est un de tes plus fervents admirateurs, d’ailleurs son estaminet portait ton nom et ton effigie sur son enseigne. C’est aussi un ami, homme bon et honnête, que j’ai fréquenté à Alise. Voilà les raisons pour lesquelles je l’ai choisi aussi, pour nous  accompagner revoir notre Alise une dernière fois. De plus grâce à ses agendas, dans lesquels il notait toute la vie de notre cher pays, il nous a fait revivre la terrible  guerre de 14/18.

C’était la pleine lune, et on y voyait comme en plein jour. Félix ajouta qu’il avait souhaité que notre Reine bien aimée nous accompagne Mais pour des raisons divines, il n’est pas permis aux Saints de redescendre, sauf à de rares apparitions exceptionnelles. Torix et Laurent firent la moue, dépités d’une telle absence…

Puis, Félix goguenard, commença : -Torix, lève la tête, regarde bien, et dis nous, qui est ce fier guerrier représenté ici ?  L’interpellé s’exécutât rapidement, puis, baissant ses yeux sur le petit homme en noir, lui demanda : -J’sais pas, c’est qui  Félix ?

-C’est toi, couillon tu te reconnais pas ? (Il en bavait de rire.) -Moi ça ? Mais ça ne m’ressemble pas du tout, et qui c’est qu’a fait un truc pareil ? interrogea le Gaulois en rogne.

-C’est un autre grand chef des Gaulois qui est venu bien après toi, et qui a voulu te rendre les honneurs pour magnifier ta conduite de héros à Alésia…Dis-lui Laurent toi qui as vu arriver sa statue…Laurent  toussota et expliqua au Torix incrédule  l’histoire de Napoléon III …En finissant par : -Et comme y’z’avaient pas de portrait de toi, l’empereur a voulu que tu lui ressemble…

-Mais j’ai jamais eu de moustaches ! , gronda l’Arverne…

- Et bien lui glissa malicieusement  Laurent, c’est grâce à ça que la mode des moustaches à la Gauloise est arrivée. Comme les tiennes ?  Lui glissa Torix ?

- Oui, mon grand homme, comme les tiennes…

Torix se rengorgea et s’adressant à Félix : -Par Toutatis, je suis tout aise les amis, merci !

Félix abrégea : - Bon, l’heure tourne, pas d’temps à perdre ! Laurent tu veux voir quoi ? 

- Moi ? j’ voudrais bien voir ma maison, rue du Miroir, demanda le Laurent tout excité à cette perspective …

Tous les trois descendirent l’escalier difficile qui conduisait au centre du village, mais sans efforts apparents,  comme si ils effleuraient le sol. Laurent fier, précisa : En 1888, j’ai donné un jour de travail pour faire la montée mes amis.

- Moi dit Félix,  Je n’avais que 8 ans, sinon j’aurais bien voulu y être aussi !

-Tout ça pour moi ! J’en crois pas mes oreilles mes amis…Merci, merci…

Devant l’ancien café « A Vercingétorix » du Laurent, le trio s’arrêta. Le vieil Alisien s’immobilisa devant ce qui avait été sa maison familiale. Sa sensibilité  le submergea devant les images qui défilaient dans sa tête. Essayant de maitriser ses émotions, il essuya furtivement une p’tiote larme…

Oh la femmelette se gaussa Torix, mais Félix lui fit signe de la boucler, car lui glissa t-il en douce,

Laurent a  fait la dure guerre de 1870 contre les …( Il chercha ce que comprendrait Torix) …contre …Les Germains. Torix, inclina la tête en signe de respect, et attendit que passent  les émotions de Laurent.

Très ému, celui-ci, revit sa femme, ses enfants, sa jeunesse, et toute sa vie heureuse et malheureuse, il s’agenouilla sur le sol, se signa furtivement, et en se relevant, fit comprendre au Félix qu’il fallait aller voir ailleurs. Le Félix acquiesça, en lui précisant qu’avant le départ ils passeraient par le cimetière pour honorer leurs familles.

-Ah ! Allons voir ma maison natale, jubila  l’ Félix. Ils descendirent la rude rue de l’hôpital en se marrant comme des bossus, car malgré l’heure tardive, il y avait des gens qui rentraient chez eux, et qui bien entendu ne pouvaient pas les voir, invisibles qu’ils étaient aux yeux des mortels…Un cycliste passa même à travers eux sans peine, ce qui les fit encore plier de rire. Mais le rire du Félix s’étrangla dans sa gorge, devant sa maison natale…

-Crédiou ! Mais qu’est-ce qu’y ont foutu de ma baraque ! Une ruine ! Même pas entretenue, pas habitée…S’approchant d’une des fenêtres sales, il essaya de voir l’intérieur entre ses mains en cornet autour de ses yeux écarquillés. La pleine lune lui fit découvrir un intérieur tristement vide,  abandonné et désolé.

-Y’ a comme on disait dans l’temps,  des coups de pied au c…qui se perdent, m…..alors !

Ils remontèrent la rue et en passant Félix, qui râlait encore, essaya d’entrer à la chapelle Ste Reyne, dont l’huis était clos à cette heure tardive. Eructant contre les voleux d’église, sévissant déjà à son époque, il s’agenouilla devant le parvis de la chapelle, récita une longue prière, et se releva, pestant encore en essuyant la paume de ses mains sur sa soutane lustrée. Pendant ce temps, le Torix, reluquait tout autour de lui en maugréant car il ne reconnaissait rien !

Mais Félix jubilait, car ayant eu connaissance par un Alisien récemment « monté »,  du nouveau musée dans la plaine des Laumes, il invita ses deux compères à le suivre. Leur état divin fit qu’en à peine deux poignées de secondes, ils se retrouvèrent devant l’édifice grandiose.

-C’est quoi encore ce mystère s’écria le héros ? Suivez-moi les amis, invita Félix. Il leur fit faire le tour et sûr de son effet, les amena devant la belle reconstitution du siège…Laurent était admiratif, mais Torix interloqué demanda :

-Mais c’est quoi ça encore ?  Bin voyons, ce sont les tours romaines de César, tu ne les reconnais pas ?

- Par Esus mes amis, si les tours avaient été aussi petites que ça, je les aurais renversées en peu de temps avec mes cavaliers, et il les cloua sur place en assénant que les vraies tours, étaient deux fois plus hautes et beaucoup plus larges… Félix eut le regret soudain de ne pas pouvoir faire témoigner Torix devant les savants qui avaient avancé les prétendues dimensions prouvées scientifiquement.

Mais peut-être aussi que le Torix n’avait plus le souvenir exact. Aussi Félix le rassura en lui disant que c’était des modèles un peu réduits, à cause du manque de place….

Réduits ! Réduits ! Par Toutatis ! On va croire qu’on était peureux ! Ah, j’enrage mes amis…Ils eurent bien du mal pour calmer l’Arverne en courroux. Mais, le temps pressant, ils reprirent le chemin du village. Le Félix encore tout colère de voir sa maison ainsi décrépite, repassa devant,

les yeux au ciel en maugréant.

En se racontant de vieilles histoires du pays, ils remontaient le Miroir, comme on disait dans l’temps, quand soudain au niveau du Cheval Blanc, une voiture arriva à grande  vitesse, et sans qu’ils aient eu le temps de réagir, leur passa à travers le corps sans vergogne.

Si Félix et Laurent qui avaient connu l’automobile se marraient comme larrons en foire, le Torix éructa :

-C’est quoi ce chariot en feu qui fait un bruit d’enfer, et qui pue comme un bouc ? Il en tremblait de rage et quand ils eurent tenté de lui expliquer le progrès, il leur certifia que s’il avait eu ces chariots, il aurait réduit les Romains en bouillie…Mais il finit par en rire aussi.

En passant devant la statue de Jeanne, ils se signèrent tous les trois, en pensant qu’elle était plus resplendissante  en vrai qu’en statue…Au cimetière, Félix et Laurent allèrent saluer les dépouilles de la parenté, des amis et aussi, la leur par la même occasion.

Ce qui les fit émettre des rires inconvenants en ces lieux, mais c’était vraiment trop drôle… D’autant plus que là-haut tout le monde, enfin ceux qui l’avaient mérité bien entendu,  se retrouvaient de temps en temps suivants des règles certes, un peu difficiles à comprendre, mais ils se voyaient comme je vous voie !

Il était deux heures moins vingt, quand ils arrivèrent en vue du clocher, ils s’assirent côte à côte.

Félix et Laurent relevèrent le nez, humant  une dernière  fois les odeurs si particulières que dégage toujours son pays natal.

Il y eut de longs moments, entrecoupés de soupirs, et de raclements de gorges. Félix le premier rompit le silence : - Dis-moi Laurent, tu te souviens, c’est ici que j’ai dit  ma première messe, le lendemain de mon ordination à Dijon, le 30 juin 1901...

-Si je m’en souviens ? Tu parles, y avait tout Alise, ta sainte mère retenait ses larmes, et tes  sœurs ne pouvaient les retenir…L’église était pleine et autant de gens dehors. T’étais fier comme Torix sur son socle la haut, fallait voir com’tu t’y croyais, hein ! Le Torix, prit ça comme un compliment, et approuva de la tête la comparaison…

Laurent Lemoine continua, - Oh ! Torix, il me revient un truc, quand ta statue est arrivée à Alise en 1865, j’avais 21 ans. On n’avait jamais entendu parler de toi, la bataille avait été oubliée, alors j’te jure que c’est vrai, y a des bonnes femmes qui se mettaient à genoux, et se signaient sur ton passage…

Les femmes s’agenouillaient devant moi ? Comme devant un Saint ?

Oui, mais parce que elles avaient cru entendre par les convoyeurs qu’il s’agissait d’un Saint Gétorix…C’était ici même devant l’église, c’était à l’heure de la messe, et tout le monde est sorti pour te voir, même le curé. On peut dire que ça a fait un sacré ramdam ! 

Les trois bienheureux furent pris d’un fou rire puissant, soudain interrompu par la  cloche qui sonna le premier coup des deux heures. D’un geste convenu, ils se tinrent la main ensemble, en se souriant.

Un petit éclair….le parvis éclairé sous la lune, retrouva son silence habituel, à peine troublé par les aboiements brefs des chiens qui avaient flairé quelque chose d’anormal…

Des maisons, soudain alertées, des éclats de voix  fusèrent, les chiens regagnèrent leurs niches en baissant les oreilles. Un coq désorienté poussa un premier cri, et se tut …

Alise se rendormit…

Alise dormait… Alise rêvait…

 

Daniel GIBASSIER