Témoignages d'alisiens durant la Grande Guerre

Témoignages de Joseph LAFFAGE

 

Il a méticuleusement noté chaque jour les faits et gestes de son environnement. Voici les propos qu'il écrivit durant l'année 1914 et qui sont textuellement repris depuis l'entrée en guerre de la France jusqu’à la fin de l'année 14. (agenda 1914).

Joseph Laffage 1924

Joseph LAFFAGE 1924

31 juillet 1914 : « Il y a des probabilités de guerre. Tout le monde en cause. »

1er août : « Beau temps chaud, nous sommes allés couper le blé du Clos à la machine, fini de couper à 10h ¼. A 5 h ½, publication et sonnerie de cloche annonçant la mobilisation générale. Beaucoup d'animation, pose des affiches. Sont partis dans la soirée René Maillard, Eusèbe Gros, les deux Montenot et Duplus. »

2 août : « Assez bon la matinée, l'après-midi de fortes averses et de la grêle. Première journée de mobilisation. Sont partis Ferdinand Plaige, Alexandre, René Carrey. On n'a pas vu de journaux, tout est arrêté. Peu de trains de voyageurs. La gare est préparée pour ambulance. »

3 août : « Beau temps la matinée. Pluie la soirée, temps orageux. J'ai accompagné Antonin à la gare à 5 h ½. Il se rend au 48ème pour la mobilisation. Dans la cour de la gare, s'amassent des jeunes gens, réservistes et territoriaux. »

4 août : « La journée a été assez bonne, temps couvert sans pluie. On a publié les nouvelles de la guerre, les prussiens sont entrés par le Luxembourg et ont essayé dans 7 places sur les frontières. Ils veulent pénétrer par la Belgique. »

13 août : « Journée très chaude. Dans la soirée, temps orageux. J'ai été couper les fèves des Lachères à la machine. Fini à 11 h ½. Henri a mené la machine. J'ai attaché les fèves. Fini à 6 h ½. A 9 h , été nous baigner. »

17 août : « La matinée a été sans pluie, ensuite il est tombé quelques averses. Des aviateurs français ont lancé 2 obus à Metz sur le hangar à dirigeables. 1000 prisonniers. Les canons et grand butin pris. »

18 août : « Assez bonne journée. Perrot a été faucher l'avoine du Replat, je suis allé au clos nettoyer les choux... Prise d'un drapeau ennemi. Grand succès en Allemagne. Aviateur français descendu en Alsace et reparti devant une patrouille ennemie. »

27 août : « Eté après-midi avec Lucile et Marguerite voir passer des trains de soldats allant sur la Belgique. Perrot a fini de faucher le Montou. »

dimanche 13 septembre : « Assez bonne journée. Fête de Sainte Reine, messe à la chapelle. Il y a une procession après vêpres. Je suis allé dans la matinée avec Marcel voir les trains de soldats artillerie et infanterie. Nous y sommes retournés dans la soirée. »

dimanche 4 octobre : « Beau temps, un peu frais. Eté après la messe de l'hôpital, faire une quête pour les blessés avec Octave Beaufort. Lucie et Henri sont allés aux Laumes mener du blé au moulin et faire des achats. »

lundi 19 octobre : « Temps sombre la matinée. Vendu à Joseph Gros 7 doubles de noix à 2 F 50. Reçu une lettre d'Antonin, datée du 11. Henri et Perrot ont fini le champ Nassan. Louis Pernet a cueilli les poires curé et autres au bas de la rue. Nouvelle de la mort de Gaston Plaige, tué dans les premiers »

mercredi 4 novembre : « Pluie, temps doux. Perrot a mené nos vaches à la Calabre... J'ai écrit à mon frère Antonin. »

mercredi 11 novembre : « Assez bonne journée. J'ai planté des fraises au Clos, arraché les choux. Perrot a fait ferrer les 2 juments puis a été arracher les carottes... Reçu une lettre d'Antonin. »

mardi 1er décembre : « Beau temps. A Dijon, j'ai fait des courses avec Marcel. Henri a mené du fumier sur la navette. Mort de Mr Naudet, un des blessés de l'hospice. »

dimanche 6 décembre : « temps doux. Perrot malade. Delavault m'a rendu une feuillette vide et méchée... Eté l'après-midi voir les blessés à l'hospice. »

jeudi 24 décembre : « Assez bonne journée. Perrot et Henri sont allés labourer au champ... J'ai fait du pain. Belle messe de minuit. Les soldats ont bien chanté. »

vendredi 25 décembre : « Assez bonne journée. Après repas de l'hospice, chants de Noël pour les soldats. Beaucoup de monde. »

mercredi 30 décembre : « Beau temps. Reçu une dépêche nous annonçant la naissance d'une petite fille Madeleine.

vendredi 1er janvier 1915 : « Assez bonne journée. Grand vent. Reçu lettre de mon frère Antonin. Eu la visite de Louis Pernet, Delphine, le petit.... Le matin Jeanne et Marguerite ont fait la distribution des petits paquets aux soldats. »

Que nous apprennent ces témoignages extrêmement vivants et pas si éloignés de la vie rurale telle qu'elle est vécue en ce 21ème siècle dans notre village ?

Que malgré le départ des parents, des voisins, des amis du village pour cette guerre qui va durer, la vie continue, bercée inébranlablement par les travaux des champs, saisonniers, par les fêtes du village, par les événements intimes heureux et douloureux, par ce quotidien qui rappelle et appelle à la vie tout simplement.

Que la dignité de ces personnes est présente malgré l'absence, le voisin happé par la guerre, les nouvelles fraiches, celles orchestrées par le pouvoir en place. Tout simplement les tâches et corvées quotidiennes comme cela se disait à cette époque supplantent les émotions ressenties.

Beaucoup d'historiens ont analysé cette période mais après les événements. Mais que peut-on dire et écrire sur le moment, sur la perception individuelle et collective de l’événement ?

Ainsi, Claude. Lévi-Strauss a-t-il reconnu son désarroi : « J’étais comme la plupart atteint de totale cécité. On ne peut pas voir ce qui n’a pas de précédent. On reconnaît, mais on n’imagine pas. » Alors si « on ne peut pas voir ce qui n’a pas de précédent », si, dans ces moments, la cécité est générale, qu’éprouve-t-on individuellement et collectivement ?

Autant de questions qui peuvent transparaître dans l'agenda d'un villageois qui a vécu ces moments certes, mais loin des fracas de la guerre et au-dedans de la vie qui a suivi cette lourde période historique. Nous la commémorons. Nous, présents et les générations à venir devons nous en souvenir. Pas seulement avec l'esprit et le raisonnement que nous pouvons avoir lors d'un cours d'histoire à l'école ou lors de reportages, même si cela est utile, mais avec nos émotions retrouvées au cours de la lecture d'un témoignage, d'un agenda. Il est souhaitable que cette mémoire collective imprègne notre mémoire individuelle.

Sophie Cordin-Frualdo