L'assaut, l'Argonne et Vauquois avec la 10ème division, 1914-1915

Extrait de l'ouvrage "L'assaut, l'Argonne et Vauquoi avec la 10ème division" concernant le site de la bataille de Vauquois, lieu de la blessure de Paul Naudet, où un officier de la même compagnie raconte l’assaut du 29 octobre 1914

Pages 69 à 75 (1914)

Le 29 octobre, l'ordre d'attaque arrive pour nous, vers 10 heures. Nous devons donner dans une demi-heure. A droite et à gauche les autres compagnies se préparent.

Notre capitaine est préoccupé. Depuis le début, il a vu bien des opérations, celle-ci ne semble rien lui dire de bon, elle paraît à tous les yeux si peu préparée, les murs crénelés se dressent toujours menaçants, les travaux de l'adversaire ne sont même pas attaqués par le canon. Nous avons, d'autre part, le désavantage de la position. Hâtivement, les compagnies gagnent leurs emplacements. Devant nous, à la lisière, pour tirer par dessus nos têtes se place une mitrailleuse ; à droite, une autre ; nos sections se rassemblent. Celle à laquelle j'appartiens sera section de réserve, l'ordre est donné de rester couché sur le sol, je m'étends sur un tapis de lierre. Quelques instants se passent, nous avançons de quelques mètres et je m'aperçois que je suis imprégné, des pieds au menton, d'une matière jaunâtre et nauséabonde, que le lierre dissimulait. cela me portera bonheur, mais je sens vraiment mauvais. Un silence, puis derrière nous un coup de canon, c'est le signal. L’obus arrive sur Vauquois, pas d'explosion. Quelques autres suivent, un éclate sur quatre, La préparation, si on peut appeler le tir de quelques obus une préparation, se termine rapidement .Les Allemands prévenus font pleuvoir sur le bois une pluie de balles, les mitrailleuses entrent en action, une musique infernale nous assourdit. Instinctivement, je me colle derrière un chêne. J'entends le claquement d'une baïonnette qu'on ajuste au fusil, je fais de même et, autour de moi, d'autres et mêmes claquements se multiplient, tous se préparent ; je reprends alors tout mon sang-froid, le premier moment de nervosité est passé.

— Baïonnette au canon ! clame une voix.

C'est déjà fait. Un coup de sifflet strident traverse l'espace.

— A la baïonnette, en avant, en avant ! Des hurlements retentissent de partout. Nous bondissons tous. Je ne sens plus ni le froid, ni la fatigue, ni le sac, je cours, c'est à celui qui arrivera le premier à la lisière du bois. Un arrêt. A un mètre de la lisière, une tranchée garnie d'hommes nous barre le passage, ils ont mis baïonnette au canon. Nous sautons par dessus Encore un élan, je bondis hors du bois en pleine lumière, et je tombe dans un fossé plein d'eau dans lequel j'enfonce jusqu'à la ceinture. « brrrr. »  C’est glacial. De tous côtés, les capotes bleu sombre débouchent ; toutes tombent dès les premiers pas : les Boches qui nous dominent tirent comme à l'affût : presque toutes les balles touchent la tête ; les groupes, successivement, s'écroulent autour de moi. Je suis brusquement éclaboussé : c'est P….,arrêté comme moi par sa chute dans le fossé,duquel nous émergeons à mi-corps. J'enfonce le reste du corps pour voir ce qui se passe, les balles pleuvent tellement nombreuses que la boue jaillit sur nous et nous couvre la figure. Les obus boches arrivent avec précision sur la lisière, à notre gauche, la terre tremble sous les explosions. Toute cette scène a duré quelques secondes seulement. J'interpelle P….— C'est indigeste, mon vieux, ne restons pas là, en avant.

J'ai à peine fini ma phrase que je vois, à l'arrière du képi, dans ses cheveux très noirs, une goutte de sang perler, un peu de matière blanchâtre apparaît, un petit soupir s'exhale de sa poitrine, puis très doucement. Oh ! La tête s'incline, la figure devient terreuse et le corps s'abat, le nez dans la boue. C’est fini ! Je saute sur le bord du fossé et je repars en avant de toutes mes forces, en même temps qu'un nouveau groupe qui débouche du bois. Je cours comme un fou, une étreinte aux jambes me paralyse, je m'étends de tout mon long. Devant moi, en travers, un bonhomme culbute, à droite à gauche, tous tombent, nous formons un tas. Plus personne debout, la fusillade fait rage. J'ai sur les jambes un poids très lourd ; devant ma tête un corps tombé sur le dos et qui ne bouge plus ; à ma droite, trois soldats semblent s'étreindre, à ma gauche, s'est abattu presqu'à me toucher, un grand gaillard, la balle a pénétré au sommet de la boîte crânienne ; comme un bœuf qu'on assomme, l'homme est tombé, un han formidable est sorti de sa poitrine, et maintenant, lentement, sort la cervelle blanche, striée de ruisselets de sang, elle coule presque à toucher ma joue. Je me détourne pour voir ce qui me paralyse, c'est un autre cadavre qui est tombé, la tête en avant, m'a heurté et projeté moi-même à terre. Je remue les jambes, je ne sens rien, je ne dois pas être blessé. Tout mon sang-froid est revenu, j'ai eu peur avant le combat, peur surtout de l'inconnu, de je ne sais quoi de vague, j'ai eu une angoisse indéfinissable, impossible à analyser, depuis le départ, la ruée en avant et maintenant, couché au milieu des cadavres, j'analyse exactement toutes mes impressions : j'ai repris tout mon sang-froid et dans ses moindres détails, la scène se grave dans mon cerveau. J'ai eu à peine le temps de me rendre compte de la situation que j'entends dans le bois une voix qui crie ;

— Halte ! L'attaque est arrêtée. D'ailleurs plus personne ne sort du bois. Je m'abrite derrière le cadavre, tous les blessés qui remuent ou cherchent à regagner le bois sont inexorablement fusillés par les Boches. Je tire ma pioche de mon ceinturon, mais pour réussir, il a fallu soulever légèrement le buste, le mouvement a été vu, un choc mou m'avertit que les Boches tirent sur moi. Je ne sens pourtant aucune douleur dans le dos, où la balle est arrivée. Je trouverai, le soir, la trace du projectile qui, traversant mon sac, a dû se perdre entre mes jambes, après avoir transpercé mes lettres et mon carnet de notes. Je plante ma pioche en terre, j'abrite ma tête derrière et j'attends….quoi…. la balle, et si je fais des efforts pour me garantir, il ne me vient pas à l'esprit que je puisse échapper, que les balles sont réservées à mes camarades et que je reviendrai indemne de l'aventure. Ce serait trop beau. Ma pensée vole loin de ce qui m'entoure, la vie passée apparaît, rapide est son évocation, les images chères de ceux qu'on laisse à l'arrière et qui ne se doutent guère de la situation dans la- quelle les leurs se trouvent à ce moment, passent rapides. On leur envoie, par la pensée, un dernier souvenir attendri. On voudrait leur dire un dernier adieu, et, pendant ce temps, la mort vole, frappe et vous frôle. Comme elles restent gravées profondément, les impressions de ces moments, comme ensuite vous apparaissent mesquins les incidents de la vie courante, auxquels on attachait auparavant une importance capitale. L'attente se prolongeant, la balle ne venant pas, l'instinct de conservation reparaît. J'examine les chances qui me restent d'échapper. La fusillade, peu à peu, s'est apaisée, les Français ne sortant pas du bois. Tout semble mort dans le ravin, les plaintes seules continuent à monter, mais dans le bois, derrière moi, la vie reprend, les voix se font entendre.